Philippe Teissier du Cros : Grand interprète du son

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Rencontre avec Philippe Teissier du Cros, ingénieur du son, trente ans de métier, plus d’un millier d’albums à son actif. Discussions autour de la vision qu’il a de son métier, il nous livre quelques uns de ses points de vue sans concession sur le marché de la HIFI.

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Comment concevez-vous votre métier d’ingénieur du son ?

Je suis entré dans ce métier d’abord par la passion de la musique, issu d’un milieu familial mélomane, je possède une éducation musicale, mon amour de la musique s’est ensuite complété par un goût pour la chose technique. J’ai toujours voulu donner la priorité à l’artistique, je crois que c’est une évidence pour tous ceux qui se sont trouvés un jour derrière une console d’enregistrement. Mon métier consiste à faire des choix sur le « façonnage » du son, il s’agit d’un véritable travail créatif qui est bien entendu guidé par une connaissance et une maitrise des outils techniques tant au niveau de la prise de son que du mixage. Le geste de l’ingénieur du son, grâce sa balance, sa relation avec les artistes, ses choix de placement microphonique, ses suivis à la console … jouent un rôle fondamental dans la qualité du son, infiniment plus que ne le feront la qualité d’un câble ou les subtilités d’un convertisseur.

N’il y a t-il pas un malentendu entre le travail d’un ingénieur du son et les « promesses » de la Haute Fidélité au niveau du son ?

Il convient d’abord de distinguer ceux qui fabriquent le son et ceux qui vendent ou fabriquent du matériel de reproduction. Les revendeurs de matériels ont avant tout des considérations commerciales, mais je regrette qu’un trop grand nombre d’entres eux ne soient pas suffisamment compétents, ils ne savent pas toujours pas toujours de quoi ils parlent. J’ai remarqué, par ailleurs, que de nombreuses marques communiquent sur la promesse de retrouver le son acoustique d’un instrument . Je trouve que cela n’a pas de sens. C’est un non respect pour le travail de l’ingénieur du son qui a mis tout son savoir faire au service d’un projet artistique et qui a façonné le son. Laissez moi faire la comparaison avec la photographie : pourrait-on imaginer une seconde contester un magnifique portrait de femme avec un éclairage particulier sur le visage prétextant qu’il ne ressemble pas à son visage au naturel ? Dans le domaine de la « fabrique du son » c’est exactement la même chose, prétendre se rapprocher du son naturel est illusoire et n’a aucun sens. Il y a un millier de sons de pianos, de violons… qui dépendent de l’instrument, du musicien, du lieu, de l’acoustique, de l’envie de l’artiste …etc. J’entends souvent dire également que tel système promet de retrouver le son du concert, je trouve cette promesse encore plus absurde, de quel concert parle t-on ? De la majorité des concerts qui sont particulièrement mal sonorisés ou dont l’acoustique est totalement inappropriée ? Où se trouve l’auditeur dans la salle de concert ? devant, derrière, à droite, à gauche ? Franchement, restons sérieux !

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L’interprétation se fait lors de l’enregistrement et du mixage. Une chaine haute fidélité doit permettre d’entendre ce qu’il y a sur le disque et non pas une interprétation. De toute façon un bon système doit pouvoir reproduire quasiment tous les types de son. Un musicien qui s’intéresse à la prise de son pourra juger un enregistrement sur un tout petit système, beaucoup trop d’auditeurs, malgré leurs systèmes dit haut de gamme, confondent trop souvent mixage et enregistrement, mise en scène avec texte originel, photo de vacances avec création photographique. Cependant c’est toujours un vrai un plaisir de partager des moments d’écoute avec certains audiophiles très pointus, ce sont du reste avant tout des mélomanes curieux de musique et souvent cultivés.

Comment avez-vous vécu l’arrivée du CD dans les années 80 et comment expliquez-vous aujourd’hui le regain d’intérêt pour le vinyle ?

L’arrivée du CD a connu un succès très rapide, le public a été séduit je crois par le coté nouveauté « tout nouveau tout beau ». Dès le début j’avais émis des réserves car les premiers CD étaient mal masterisés et les convertisseurs n’étaient pas du tout aboutis, le public a surtout été intéressé par le coté pratique du format. A l’époque, il était courant d’affirmer que la qualité d’un lecteur CD en valait un autre. Il a fallu attendre dix ans pour que les deux formats puissent commencer à cohabiter, il faut bien reconnaitre que lors du lancement des premiers CD, le son analogique était bien meilleur.

En ce qui concerne le retour du vinyle, j’avoue que cela reste un peu mystérieux pour moi, une grande partie du succès auprès des jeunes vient de toute la scène Deejay, pour le reste il doit y avoir un coté « objet vintage » , je trouve que l’idée de communauté autour du support est sociologiquement intéressante. Le vinyle est très intéressant pour écouter des excellentes gravures de bandes analogiques, par exemple les réalisations légendaires de la collection Mercury living  présence ou les rééditions Blue note réalisées par Acoustech. Depuis le regain du vinyle, il y a de très belles rééditions réalisées par des spécialistes très compétents. Avec une bonne lecture vinyle on retrouve les vertus d’une bande ½ pouces en 76. cependant, il convient d’avoir du bon matériel pour vraiment apprécier. Il y a aussi de très mauvaises gravures et de très mauvais pressages, car ce métier se raréfie et les très bons ingénieurs de gravure deviennent très chers.

Etes-vous personnellement plutôt CD ou vinyle ? Ampli à transistors ou à tubes ?

Je suis un adepte du vinyle mais il a ses limites, beaucoup de gens qui écoutent un disque vinyle ignorent que celui-ci a parfois été gravé à partir d’un master numérique. Le résultat d’un enregistrement original numérique ne peut pas être mieux lu que par un convertisseur DA (numérique vers analogique), on reste donc dans le domaine numérique. Dans le cas contraire, il s’agit d’une perception totalement subjective créée, par exemple par la distorsion apportée par la gravure ou par l’interprétation du système de lecture (cellule, bras, préampli) qui pourra donner à l’auditeur une impression ou une sensation de mieux. Du point de vue du budget, je pense qu’un bon lecteur analogique aura sans doute plus de chance d’être satisfaisant en terme de qualité qu’un lecteur CD de même prix. Il faut bien reconnaître que le prix d’un lecteur CD et d’un convertisseur de qualité est assez élevé. Un convertisseur, quand il ne remplit pas son rôle, est un facteur de déplaisir, alors qu’une platine vinyle qui fait le job à minima, apportera un certain plaisir malgré le possible manque d’informations.

Concernant l’amplification, je suis « full transistors » car j’ai besoin d’écouter toutes les informations du disque, je ne souhaite pas écouter une interprétation à cette étape. J’entends le son spécifique d’un ampli à tubes et je n’entends donc pas totalement le disque. En général, les audiophiles préfèrent la neutralité supposée d’un enregistrement qui sera ensuite interprété par leur système haute fidélité. Personnellement, en tant qu’ingénieur son je recherche donc tout simplement le contraire ! Je suggère un matériel de neutre et de qualité qui permette d’entendre le travail de l’ingénieur du son et d’entendre par conséquent la vraie couleur résultante de la collaboration entre l’ingénieur du son et l’artiste.

DSCF1223Lors d’une prise de son avec le pianiste Alain Jean marie et la chanteuse Annick Tangorra  en janvier 2014

Avez-vous des marques préférées de Haute Fidélité ?

D’expérience, je peux jubiler assez facilement avec un petit système à 2000 euros qui sera plus performant que beaucoup de systèmes énormes qui sont trop insatisfaisants, je constate par exemple que les fréquences basses ne sont pas toujours contrôlées car beaucoup d’audiophiles ignorent qu’ils écoutent leur pièce plutôt que leurs enceintes en raison d’une acoustique parfois inadaptée.  J’ai développé une collaboration très intéressante avec Devialet, car ce sont des professionnels qui s’intéressent vraiment à la fidélité du signal, pour ma part, il est vital que je puisse entendre toutes les informations qui se trouvent sur un disque. Dans le domaine des enceintes acoustiques, comme de nombreux professionnels du son, j’utilise des Proac car elles sont critiques. J’utilise aussi un système de ma conception, j’ai une certaine admiration pour quelques marques françaises dont les produits sont vraiment le fruit du travail d’artisans passionnés et très compétents. J’ai un grand respect pour le travail de Thierry Comte d’Atohm (son enceinte GT1 qui est super performante), Jean-jacques Baquet de Klinger Favre ou de Gilles Milot (Leedh) qui innove beaucoup dans le domaine de l’acoustique et dont j’apprécie particulièrement l’attitude et le travail.

Depuis quelques mois, vous avez développé une plateforme d’édition de musique et de vidéos à la demande Architekt Of Sound (AOS), mais pourquoi donc rajouter l’image au son ?

C’est en réalité le fruit d’une réflexion commune avec des amis professionnels, car il faut reconnaître l’importance de l’image dans notre société qui est devenu omniprésente, une tendance qui s’explique aussi par l’importance d’internet. Nous souhaitons donc toucher un public nouveau très exigeant sur la qualité en proposant un son et une image en format HD. Il s’agit aussi d’un projet artistique qui s’appuie sur une grande liberté offerte aux musiciens mais avec une véritable direction artistique, nous réalisons des captations son et vidéo dans des lieux dont l’acoustique et l’esthétique représentent aussi une vraie composante de ces objets qui sont pour le moment assez uniques.

Unknown