L’album « princess » du trio Oliva/Abbuehl/Hegg-lunde fait partie incontestablement de ces joyaux discographiques qui s’affirment comme des objets artistiques hors du temps. Un enregistrement à vivre de bout en bout comme un long voyage initiatique et poétique, la présence inspirée de la chanteuse suisse Suzanne Abbuehl est totalement hypnotique. Découverte d’un album hors du commun.

Photo : Maxim Francois

Susanne Abbuehl étudie le clavecin à l’âge de sept ans et se spécialise dans la musique baroque. À partir de 17 ans, elle part étudier la musique à Los Angeles puis au conservatoire royal de La Haye notamment avec Jeanne Lee et Rachel Gould. Susanne Abbuehl a été influencée par la chanteuse Jeanne Lee dont elle se reconnait volontiers comme une héritière. Susanne se rendra plusieurs fois en Inde pour étudier l’art vocal de l’Inde du Nord, elle a notamment étudié auprès de la chanteuse Prabha Atre, éminente représentante de la lignée Kirana de la musique classique indienne. Après un premier album en 1997, elle va enregistrer trois albums sur le label ECM à partir de 2001. Suzanne Abbuelh enseigne aussi à l’Université des Arts de Lucerne et de Lausanne en Suisse.

La chanteuse suisse offre comme à son habitude une voix singulière et inspirée, parfaitement ancrée dans un superbe trio avec le pianiste Stephan Oliva et le batteur norvégien Øyvind Hegg-Lunde. Voix des plus originales du jazz contemporain du moment, Suzanne Abbuehl se démarque totalement des chanteuses standardisées de la scène jazz. Ce trio atypique (piano, voix, batterie) fait revivre des compositions de Jimmy Giuffre, Don Cherry ou Keith Jarrett. L’absence de contrebasse permet sans doute au jeu du batteur de ne pas s’enfermer dans un seul propos rythmique avec un jeu très ouvert et traité comme une voix instrumentale à part entière. Ici l’interprétation de Suzanne est comme toujours d’une étonnante créativité, l’artiste échappe totalement à la posture classique de la chanteuse qui se fait accompagner. La voix est considérée comme une partie instrumentale à part entière du trio, ni plus ni moins. L’approche sensible du pianiste Stephan Oliva et le jeu ouvert et sensuel de Øyvind Hegg-Lunde apportent une très grande cohésion à l’ensemble.

La prise de son offre de la profondeur à chacun des instruments et la voix est traitée de manière très naturelle. Le son du piano est entier sans être pour autant dominant, l’équilibre instrumental qui est ici magnifiquement respecté entre les trois musiciens. Je recommande une écoute avec un bon casque pour profiter à plein des textures acoustiques particulièrement riches et du grain de la voix, parfois chuchotée.

Cet album possède indéniablement une force poétique qui offre à l’auditeur un dépaysement insensé, un peu à la manière d’un territoire littéraire qui vous inviterait à apprivoiser sa langue. Il y a quelque chose d’universel dans cet album résolument hors du temps, chaque écoute se vit comme une expérience unique et bouleversante à la manière d’une invitation hypnotique à vivre pleinement le moment présent. L’album se referme avec une extrême douceur par un duo piano/voix avec une subtile et étonnante interprétation de « What a beautiful world ».

Un album essentiel, hypnotique et solaire.

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” Princess ”
Stephan Oliva (piano) , Susanne Abbuehl (chant),  Øyvind Hegg-Lunde (batterie)
Vision Fugitive / L’autre Distribution –  31 mars 2017

Disponible en téléchargement ou streaming sur Qobuz
et sur le comptoir du son et de la musique

 

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