Cette semaine, je vous invite à découvrir un label 100% vinyle d’un genre nouveau tant dans son originalité artistique que dans sa démarche participative. Newvelle Records propose des coffrets vinyles d’exception sous la forme de saison annuelle en abonnement, une initiative originale et une alternative qui nous invite aussi à repenser notre relation à l’objet disque.

L’histoire de ce label pas comme les autres est d’abord celle d’une rencontre qui commence à Paris il y a tout juste deux ans entre Jean Christophe Morisseau passionné de musique et de jazz avec son professeur de piano Elan Mehler qui est aussi compositeur et interprète de jazz américain. Les leçons de piano se prolongent autour de passionnantes conversations sur la musique, le marché du disque et les formats. La rencontre fait mouche autour de quelques constats éclairants et de l’édifiante relation que les musiciens entretiennent avec leurs labels. “Si la musique dématérialisée fait le bonheur des utilisateurs, les musiciens n’y trouvent pas toujours leur compte et se retrouvent totalement noyés dans ce grand bain, leur visibilité est très limitée et ils sont bien peu rémunérés.” se souvient Jean Christophe Morisseau. Par ailleurs nos deux hommes font aussi un double constat, deux petites étincelles qui vont allumer la mèche de ce projet-là : le jazz représente  1 % des ventes de disques et le support vinyle représente désormais 12% des ventes de supports physiques (chiffres pour le marché américain). Jazz et Vinyle seront donc les deux mots-clés, comme un évidence pour donner un sens à ce projet singulier.

L’idée d’un label participatif

Des discussions et un bouillonnement d’idées amènent nos deux hommes à la création d’un label participatif : Newvelle Records qui va reposer sur quelques fondements originaux : proposer des enregistrements vinyles très qualitatifs en précommande ce qui permettra de rémunérer les artistes à l’avance. Chez Newvelle Records, le client devient membre et accepte le principe d’acheter une saison à l’avance pour recevoir un disque tous les deux mois. La diffusion certes très sélective, mais elle permet de s’affranchir des réseaux de distribution et de revente et au passage de réduire considérablement les coûts de diffusion.

Mais pour concrétiser cette idée et faire naitre un label, il faut réunir des artistes et un peu d’argent, les deux hommes font donc un rêve avec une sorte de “casting” idéal dans laquelle figurent quelques très grands noms du jazz comme un pari un peu fou. Un certain Jack DeJohnette ne mettra que quelques jours répondre favorablement à l’invitation qui lui a été faite d’un projet de solo de piano. Visiblement séduit à la fois par l’idée de reprendre le piano et de retrouver un peu de sa jeunesse avec le support vinyle, ce dernier va composer pour l’occasion une série de pièces. D’autres artistes (comme Noah Preminger , Don Friedmann, Ben Allison …) rejoindront ce premier cercle qui servira aussi pour organiser une première levée de fond sur Kickstarter puis une deuxième il y a tout juste an leur permettant de récolter avec ces deux opérations plus de 50.000 €.

Revaloriser l’objet vinyle

Dès le départ, les deux créateurs souhaitent revaloriser l’objet disque afin de se différencier de la concurrence. Il s’agira en l’occurrence de proposer un objet multi médias autour du vinyle, une approche qui est né notamment de la rencontre avec le photographe Bernard Plossu. Chaque coffret laisse une part importante aux textes, aux photos, le tout dans un superbe packaging très valorisant. « Nous avons souhaité aborder et concevoir nos objets comme des produits de luxe, sans aucun compromis si sur le fond ni sur la forme ou les objets sont réalisés par de véritables artisans. » me précise Jean Christophe Morisseau.

Le choix du Vinyle s’est imposé aussi pour offrir un enregistrement de haute qualité en prenant le contre pied de la rareté face à une offre abondante et dématérialisée. Jean Christophe Morisseau reconnait qu’il est aujourd’hui totalement impossible de réaliser un disque vinyle 100% analogique comme dans les années 1970. Si l’étape du mastering est de facto totalement numérique, il rappelle que le Label a pris le plus grand soin de s’assurer et de reproduire des mêmes conditions techniques d’enregistrement. « Depuis le début de l’aventure, toutes les prises de son sont réalisées dans même studio (East Side Sound à New York) avec le même ingénieur du son (Marc Urselli) qui utilise strictement le même matériel avec notamment une table de mixage analogique.


Mes écoutes

Les premières notes d’écoute ne renvoient à quelques vieux souvenirs d’enregistrements vinyles ECM, j’y ai retrouvé ici une signature acoustique précise et épurée. Le son de ses albums est travaillé à l’extrême et offre une matière sonore particulièrement riche et dense, le timbre des instruments est notamment d’une densité et d’une précision assez exceptionnelle.

Parmi les quelques disques reçus pour écoute j’ai apprécié l’album de Nora Preminger dont le son du saxophone est savoureux, j’ai trouvé l’écoute de cette formation particulièrement vivante avec une image sonore très équilibrée. L’écoute du piano solo de Jack DeJohnette  m’a réellement séduite. Le grand talent du batteur a fait oublié que le musicien aussi un pianiste. Je me souviens lors du dernier concert carte blanche du saxophoniste anglais John Surman (théâtre du Châtelet à l’automne dernier), Jack DeJohnette avait fait aussi une apparition remarquée et sensible au piano pour le plus grand plaisir du public. Le pianiste offre ici un propos particulièrement paisible, voire nostalgique, une immersion sensible dans son univers intérieur, le son du piano est différemment réaliste et savamment authentique. Il nous renvoie par opposition à ces très nombreux enregistrements qui à force de clinquant et de médium surdimensionnés ont fini par nous faire oublier l’acoustique boisée de ce bel instrument.

une interprétation particulièrement incarnée de Becca Stevens (My funny valentine)

Le label participatif Newvelle Records ne se contente pas d’offrir des propositions artistiques passionnantes, il propose à ses membres une relation privilégiée avec la musique et son support. Le privilège d’avoir un très bel objet et l’accès à un contenu exclusif (il faut rappeler que ces enregistrements n’existent que dans un format vinyle) a un prix : la saison de six albums coffrets est tarifé 480 € environ. La boutique web de New Velle est le moyen unique pour découvrir le label et souscrire un abonnement .

Aujourd’hui, un an après son lancement Newvelle Records revendique environ 300 membres, dont 80 % outre-Atlantique, le label repose sur une organisation hybride qui travaille en réseau entre les États unis et la France dont la plateforme de fabrication et de logistique a été confiée à la société MPO dans la Mayenne.

Jean Christophe Morisseau espère bien évidemment élargir son réseau de membres et envisage déjà quelques pistes pour le futur : « Nous réfléchissons à ouvrir les répertoires en dehors du jazz, par exemple avec l’idée peut être d’un répertoire Blues dont les enregistrements pourraient être réalisés dans son berceau historique : Chicago. Nous souhaitons aussi permettre à notre communauté d’échanger et de se retrouver, nos membres ont en effet probablement nombre de valeurs en commun qui leur permettrait de partager leurs expériences d’écoute.” Newvelle Records est une belle alternative à la production de masse et ouvre une nouvelle voie pour l’avenir du disque vinyle, l’initiative a aussi le mérite de redonner du sens entre ceux qui créent et qui « fabriquent » la musique avec ceux qui l’écoutent.

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