NEF3495_PsCrédit Photo : Yannick Lefevre )

La Bibliothèque Nationale (BnF) possède le troisième patrimoine discographique du monde avec plus d’un million cent mille supports enregistrés, un trésor qui s’est constitué essentiellement par le dépôt légal (depuis 1938, tout éditeur, producteur ou importateur est tenu de déposer une copie des oeuvres phonographiques à la BnF). Un patrimoine exceptionnel qui, jusqu’à l’an passé n’était réservé qu’aux personnes accréditées à la bibliothèque (essentiellement des étudiants et des chercheurs).

Un gigantesque chantier de numérisation d’une durée de sept ans a donc commencé l’an dernier afin de diffuser une partie ce patrimoine enregistré auprès du plus grand nombre, une initiative qui va permettre également la sauvegarde des collections, en priorité les supports les plus anciens et les plus fragiles et dont l’état de conservation est en danger. Ces travaux de numérisation concernent environ 200.000 disques : il s’agit de 78 tours parus entre 1900 et 1958 et disques microsillons parus entre 1949 à 1962, dix genres sont représentés : chanson française et francophone, musique classique et lyrique, jazz et Blues, variétés internationales, Bande originale de film, variété instrumentale, chansons & répertoire pour la jeunesse, documents parlés, folklore français ,musiques traditionnelles, & musique du monde.

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Cette semaine j’ai été reçu par Pascal Cordereix, conservateur, chef du service son au département de audiovisuel de la BnF. Il revient sur l’avancement des travaux de numérisation. « A ce jour, déjà 40.000 albums ont été numérisés et sont disponibles en téléchargement ou en streaming selon les plateformes de diffusion, nous avons atteint « une vitesse de croisière » qui nous permet d’envisager la numérisation de 4000 disques par mois ». Pour mener à bien ce chantier colossal, la BnF a organisé deux partenariats majeurs. Memmon Archiving Service, une société basée à Bruxelles organise le nettoyage des supports, la lecture et l’enregistrement numérique a proprement parlé. « Il a fallu trouver un compromis entre la nécessité de réaliser une opération minutieuse et le volume d’objets à traiter qui a conduit Memmon à organiser le travail de façon industrielle tout en respectant notre cahier des charges. » me confie Pascal Cordereix. Une fois le fichier numérisé (qui reste la propriété de la BnF)  une copie est envoyée à Bealive Digital (premier distributeur de services numériques en France) qui gère intégralement la livraison numérique aux différentes plateformes de diffusion, après avoir effectué un long travail de découpe afin de formater les faces de disques en plages individuelles. Les fichiers sont proposés dans différents formats, notamment en qualité HD (24/196) , une offre qui permet notamment à Qobuz de les proposer sans supplément de prix car Qobuz ne dispose pas, pour la réalisation de ces Studio Masters, des bandes originales d’enregistrements. Les plateformes (Spotify, Qobuz, Itunes, Deezer pour les plus connues) diffusent une partie ou l’intégralité du catalogue dans les formats de leurs choix.

Au sujet du catalogue, il faut noter l’étonnante diversité et la richesse du contenu, la musique classique, lyrique et jazz se trouvent naturellement en bonne place, il faut notamment saluer la belle collection “musiques du monde” sans oublier la chanson française qui remporte visiblement un certain succès sur les plateformes de téléchargement. Pascal Cordereix, reconnaît cependant qu’une grande partie du catalogue a déjà été enregistré dans d’autres labels, « Il faut noter cependant que notre catalogue comporte de nombreuses éditions qui n’ont pas été rééditées , par ailleurs les tarifs sont généralement assez inférieurs à ceux du marché.” ajoute t-il. Il faut toutefois regretter la trop grande sobriété éditoriale et l’absence d’iconographie sur les pochettes qui rendra le repérage visuel de vos albums préférés un peu ardu, “nous sommes conscients qu’il nous faudra fournir un travail éditorial important dans les prochains mois afin d’offrir une valeur ajoutée à notre collection.” ajoute Pascal Cordereix. Par ailleurs, il est envisagé dans les prochains mois l’édition limitée de certaines oeuvres sous forme de support physique (la BnF réfléchissant actuellement sur l’opportunité de proposer un support CD et/ou vinyl).

emas01l’un des “magasins” du service audiovisuel (crédit photo BnF)

Je  poursuis ma discussion par une visite du coeur du département audiovisuel de la BnF : les magasins, autrement dit tous les espaces de stockage des œuvres. Il faut rejoindre les sous-sols, passer de nombreux couloirs, traverser quelques portes sécurisés pour finalement se retrouver dans un couloir étroit encadré par de massives armoires métallique où sont minutieusement rangées le patrimoine discographique de la France et son million de disques. Puis, nous entrons dans une petite salle à l’écart, cette pièce est un peu le coffre fort de la BnF, mon hôte doit « badger » pour ouvrir la porte, une fois à l’intérieur, il doit se signaler par téléphone auprès des services de sécurité en indiquant la durée de sa visite. Ici, la température est régulée par un imposant climatiseur qui maintient la température à 15°, le degré d’hydrométrie est stabilisé à 40%. Sur quelques rayonnages sommaires sont exposés les pièces les plus anciennes : les cylindres. J’observe les emballages élégamment décorés. Des cylindres d’abord en cire, puis en celluloïd d’une durée de deux minutes environ. Puis mon hôte, récupère dans le bas d’une étagère une grande boite, il a pose délicatement sur une table, à l’intérieur à un coffret en bois précieux. Devant mes yeux : l’un des tout premiers enregistrements de l’histoire du son.

Edison_Phonograph_CirePhonographe de Thomas Edison (1881)

Nous sommes en septembre 1889 à Paris, l’Exposition universelle bat son plein, la grande vedette c’est bien sûr la tour Eiffel. A  l’occasion de la venue de Thomas Edison, Gustave Eiffel organise un repas au champagne en son honneur au restaurant Brébant qui se trouve au premier étage de la tour. Les deux ingénieurs sympathisent et s’apprécient, le savant américain (qui avait déjà un certain sens du commerce et des relations publiques) offre à Gustave Eiffel un phonographe. Gustave Eiffel enregistrera à son domicile en 1891 une douzaine de cylindres, qui font partis des plus anciens documents sonores. L’instant est rare, je fixe longuement ces objets qui témoignent des toutes premières heures de la grande épopée technique du son.

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